IV

Ils tenaient conseil, tous les trois, dans le bureau du chef de la police.

Et tous trois avaient l’air grave et passablement ennuyé.

Le major Mitchell soupira et dit :

— Eh bien ! j’imagine qu’il ne nous reste plus qu’à l’arrêter !

— Je ne vois pas ce qu’on pourrait faire d’autre ! fit Leach, d’une voix calme.

Mitchell se tourna vers Battle. Il essaya de plaisanter.

— Allons, Battle, lui lança-t-il, souriez ! On croirait que vous venez d’enterrer votre meilleur ami !

L’inspecteur-chef fit la grimace.

— Ça ne me plaît pas !

— Je ne crois pas que ça plaise à aucun de nous, répliqua Mitchell. Mais nous avons, je pense, assez de preuves pour justifier un mandat !

— Justement : nous en avons trop !

— Mais, reprit Mitchell, ce mandat, si je ne le signe pas, les gens seront en droit de se demander pourquoi !

Battle approuva d’un hochement de tête. Il semblait consterné.

— Rendez-vous compte ! poursuivit le chef de la police. Le mobile, nous l’avons : la mort de la vieille dame met Strange et sa femme à la tête d’une jolie fortune. Il est la dernière personne à l’avoir vue vivante et on l’a entendu se disputer avec elle. Il y a des taches de sang sur le complet qu’il portait le soir du meurtre. Enfin, sur l’arme du crime, on ne relève que ses empreintes à lui. Il n’y en a pas d’autres !

— Et, malgré tout ça, conclut Battle, cette arrestation ne vous plaît pas !

— Je suis obligé d’en convenir.

— Et puis-je vous demander pourquoi elle ne vous plaît pas ?

Le major Mitchell se gratta le nez.

— Peut-être, répondit-il après quelques secondes de réflexion, parce qu’il m’a l’air de s’être comporté comme un parfait imbécile !

— Pourtant, ça arrive souvent aux criminels !

— Je le sais… Et c’est heureux !… Sans ça, qu’est-ce que nous deviendrions ?

Battle s’adressait maintenant à son neveu.

— Et toi, Jim, qu’est-ce qui te chiffonne dans tout ça ?

Leach remua sur sa chaise, mal à l’aise.

— J’ai toujours eu de la sympathie pour Mr. Strange. Il y a des années que je le vois ici. C’est un brave type… et un sportsman.

— Je ne vois pas, dit lentement Battle, pourquoi un bon joueur de tennis ne serait pas un assassin. L’un n’empêche pas l’autre…

Il ajouta, après un silence :

— Moi, ce qui m’embête, là-dedans, c’est le « Niblick » !

— Le « Niblick » ? répéta Mitchell, étonné.

— Ou, si vous préférez, la cloche. Le « Niblick » ou la cloche, c’est l’un ou l’autre… Mais pas les deux !

Développant sa pensée, Battle poursuivit de sa voix lente et réfléchie :

— Il faut savoir comment nous imaginons les événements. Nous admettons que Strange est entré dans la chambre de lady Tressilian, qu’il s’est querellé avec elle et que, perdant la tête, il l’a assommée à coups de club ?… Dans ce cas, il n’y a pas eu préméditation. Alors, comment se fait-il qu’il avait ce « Niblick » avec lui ? On ne se promène pas le soir avec des engins de ce genre !

— On a vu des joueurs étudier leurs coups en chambre !

— C’est entendu ! Mais personne ne nous a dit l’avoir vu s’entraîner, ni dehors, ni dedans. La dernière fois où on l’a aperçu maniant un club, c’est il y a une huitaine de jours, sur la plage, où il travaillait son attaque de la balle dans le sable. Non, à mon avis, il faut choisir : ou il y a eu dispute et il s’est mis en colère… Et, ici, attention !… Je l’ai vu sur le court, en match de championnats… Dans ces occasions-là, les grandes vedettes du tennis sont des paquets de nerfs et on voit parfaitement le moment où elles cessent de se dominer… Or, Strange, j’ai pu le constater, ne perd jamais son sang-froid. Il a sur lui-même un empire étonnant, exceptionnel… Et nous allons supposer que cet homme-là s’est laissé emporter et qu’il a assommé dans son lit une vieille dame sans défense !

— Une alternative comporte deux branches, Battle, dit Mitchell en souriant.

— J’y arrive. Dans l’autre hypothèse, nous admettons la préméditation. Il en a à l’argent de la vieille dame. Cette fois, la cloche s’explique, on voit bien pourquoi la vieille Barrett a été droguée, mais on ne comprend plus ni le « Niblick », ni la querelle. Car, s’il avait décidé de tuer lady Tressilian, il tombe sous le sens qu’il aurait au contraire pris grand soin de ne pas se disputer avec elle. Il pouvait droguer la servante, se glisser en douce dans la chambre au milieu de la nuit, régler son compte à la vieille dame, simuler un gentil petit cambriolage, nettoyer son club et le remettre à sa place. Au lieu de ça… Non, il y a là-dedans quelque chose qui ne va pas !… Ce mélange de froide préméditation et de violence soudaine, je ne peux pas l’admettre ! Les deux ne vont pas ensemble !

— Battle, déclara Mitchell, il y a certainement quelque chose dans ce que vous dites. Mais… votre opinion ?

— Ce qui m’intéresse surtout, c’est le club.

— Il est certain que personne ne pourrait s’en être servi pour assommer lady Tressilian sans brouiller les empreintes de Nevile.

— Ce qui nous amène à penser qu’elle a été frappée avec autre chose.

Le major Mitchell poussa un long soupir.

— Hypothèse bien risquée, dit-il. Vous ne croyez pas ?

— Logique toute simple, au contraire, répondit Battle. Ou Strange a frappé lady Tressilian avec ce club, ou elle a été frappée avec autre chose. Je suis pour cette seconde hypothèse, pensant du même coup que le « Niblick » a été placé là exprès, après avoir été maquillé à notre intention avec du sang et des cheveux. Je vous rappelle que le docteur Lazenby trouvait ce « Niblick » assez singulier et qu’il ne s’est résigné à le considérer comme l’arme du crime que parce qu’il ne pouvait pas dire qu’on ne s’en était pas servi…

Renversé dans son fauteuil, le major Mitchell écoutait, de plus en plus intéressé.

— Continuez, Battle, dit-il. Laissez aller votre imagination, je vous suis !

— Écartons le « Niblick », reprit Battle. Que nous reste-t-il ? Le mobile ? Nevile Strange avait-il vraiment une raison impérieuse de se débarrasser de la vieille dame ? Sa mort lui vaut d’entrer en possession d’une fortune coquette. Mais, cet argent, en a-t-il besoin ? C’est, pour moi, le point essentiel. Il prétend que non. Je crois qu’il serait bon de se renseigner là-dessus, de savoir où en sont exactement ses finances. S’il est aux abois, s’il est poursuivi par des créanciers, les présomptions contre lui s’aggravent. Mais, s’il nous a dit la vérité, il faut chercher ailleurs.

— C’est-à-dire ?

— C’est-à-dire voir si d’autres n’avaient pas de raisons de vouloir la mort de lady Tressilian.

— Vous penseriez donc que Strange a été victime d’une machination ?

L’inspecteur-chef fronça ses sourcils broussailleux.

— Je me rappelle, dit-il, une phrase que j’ai lue quelque part et dans laquelle il était question d’une main fine, venue d’Italie… Ce crime me la remet en mémoire. À première vue, il s’agit d’un assassinat tout simple, brutal, sauvage, indiscutable… Mais, si l’on regarde au-delà des apparences, on devine autre chose. Pour moi, je crois apercevoir dans la coulisse cette main fine, venue d’Italie, dont je vous parlais à l’instant.

Il y eut un long silence.

— Vous avez peut-être raison, dit enfin Mitchell. Une chose est sûre : il y a quelque chose de bizarre dans toute cette affaire. Avez-vous une idée sur ce que devrait être notre plan de campagne ?

Battle promena sa large main sur sa lourde mâchoire et répondit :

— Mon Dieu, monsieur, je suis toujours partisan de suivre les méthodes les plus simples. On s’est donné beaucoup de peine pour faire porter les soupçons sur Mr. Nevile Strange. Laissons-nous faire et soupçonnons-le. Nous n’irons pas jusqu’à l’arrêter, mais nous laisserons entendre que nous pourrions le faire, nous l’interrogerons, nous le tracasserons… et nous observerons les réactions des autres. Naturellement, nous vérifierons avec le plus grand soin tout ce qu’il pourra nous dire et nous verrons de très près comment il a employé sa soirée. En bref, nous nous arrangerons pour bien montrer ce que sont nos intentions…

— Tout à fait machiavélique, dit Mitchell, avec un clin d’œil. Imitation d’un détective maladroit par Mr. Battle, grande vedette !

— Voyez-vous, monsieur, j’ai toujours aimé faire ce qu’on attendait de moi. Cette fois, j’ai l’intention de ne pas me presser, de prendre mon temps et de fouiner un peu partout. Je suspecte Mr. Nevile Strange, c’est une excellente excuse pour mettre mon nez dans les affaires de tout le monde. J’ai comme une vague idée qu’il se passe des choses assez bizarres dans cette maison…

— Cherchez la femme ?

— Peut-être…

— Enfin, Battle, vous avez le champ libre et vous ferez comme vous l’entendez ! Arrangez-vous avec Leach…

Battle remercia et, se levant, demanda :

— À propos, monsieur, pas de nouvelles des notaires ?

— J’ai téléphoné à Treslawny, que je connais assez bien, répondit le chef de la police. Il m’envoie copie des testaments de sir Matthew et de lady Tressilian. Sa fortune, à elle, représente quelque cinq cents livres de revenu, en bonnes valeurs bien solides. Elle a fait un legs à la vieille Barrett, un autre, moins important, à Hurstall et le reste va à Mary Aldin.

— Trois personnages sur lesquels nous devrons avoir l’œil.

Mitchell sourit.

— Décidément, fit-il, vous êtes le monsieur qui ne fait confiance à personne !

— C’est, dit Battle, que je ne crois pas qu’il faille s’hypnotiser sur les cinquante mille livres. Bien des gens ont été assassinés pour moins de cinquante livres. Ce qui importe, ce n’est pas l’argent, c’est le besoin qu’on en a !… La vieille Barrett hérite et il est possible qu’elle se soit droguée elle-même pour égarer les soupçons !

— Mais elle a failli y rester ! Lazenby ne nous a pas encore permis de l’interroger !

Battle ricana.

— On peut avoir la main lourde quand on ne sait pas !… De même, Hurstall était peut-être obligé, pour une raison que nous ignorons, de se procurer des fonds tout de suite. Quant à Mary Aldin, laquelle, autant que je sache, n’a pas de fortune personnelle, qui nous prouve qu’elle ne s’est pas dit qu’il serait temps pour elle de vivre sur un gentil petit revenu pendant qu’elle est encore assez jeune pour profiter de l’existence ?

Le major Mitchell ne paraissait pas convaincu.

— Enfin, conclut-il, vous verrez ça !… Maintenant, tout ça, c’est vous deux que ça regarde !

 

L'heure zéro
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